Research studies

L’illustration dans la bande dessinée face aux transmutations numériques 

 

Prepared by the researcher : Khouloud Bouassida, enseignante chercheuse et docteur en sciences et technologies du design – Institut supérieur des arts et métiers de Sfax- Université de Sfax –Tunisie

Democratic Arab Center

Journal of cultural linguistic and artistic studies : Twenty-sixth Issue – December 2022

A Periodical International Journal published by the “Democratic Arab Center” Germany – Berlin.

Nationales ISSN-Zentrum für Deutschland
 ISSN  2625-8943

Journal of cultural linguistic and artistic studies

Résumé

De nos jours, l’étude de la bande dessinée s’écarte des canons typiques de la figuration « textuelle »  et pose plusieurs problématiques sur son statut visuel. Vu l’essor du numérique et de l’image audiovisuelle, la bande dessinée illustrée perd sa place authentique du point de vue de lecteur.  Il semble nécessaire de revisiter le mode de la représentation de l’illustration dans la bande dessinée  dans un spectre plus large des pratiques culturelles. Le problème que pose l’illustration classique dans la bande dessinée tourne autour de nouvelles tendances numériques de représentation graphique. Le principal « handicap » de l’illustration traditionnelle dans la bande dessinée reste coincé dans le langage textuel et visuel qui demande plus de valorisation numérique. Peut-on trouver d’autres formes de représentations numériques adaptées aux changements médiatiques dans l’illustration dans la bande dessinée?  En outre, l’illustration dans la bande dessinée semble délaissée par les lecteurs qui s’enfuient aujourd’hui vers le monde numérique pour voir des illustrations numériques qui attirent plus les lecteurs.  Peut on considérer l’illustration dans la bande dessinée un art délogée par la technologie numérique et l’invasion de l’illustration numérique ?

Avec le numérique, et la mutation des pratiques culturelles vers les écrans, le  visionnage de  l’illustration prend un champ multidisciplinaire. On observe la spécificité de « nouveaux écrans », et la diversité des canaux  de diffusion (Internet, mobiles, cinéma, jeu vidéo), qui rompent  avec la lecture des illustrations classiques. Cette lecture nous invite clairement à mettre des perspectives de réflexions vis-à-vis la numérisation des illustrations, pour élargir leur mode de diffusions et leurs créations. Autant d’approches plus profondes de représentation, l’illustration dans la bande dessinée nous incite à poser une terminologie numérique et à revisiter sa production sémantique dans un sens contemporain.

Abstract

Nowadays, the study of comic strips deviates from the typical canons of “textual” figuration and poses several questions about its visual status. Given the rise of digital technology and the audiovisual image, illustrated comics are losing their authentic spot from the reader’s point of view. It seems necessary to revisit the mode of representation of illustration in comics within a broader spectrum of cultural practices. The problem with classic illustration in comics revolves around new digital trends in graphic representation. The main “handicap” of traditional illustration in comics remains stuck in the textual and visual language which requires more digital enhancement. Can we find other forms of digital representations adapted to media changes in illustration in comics? Also, illustration in comics seems neglected by readers who flee today to the digital world to see digital illustrations that appeal more to them. Can we consider illustration in comics an art dislodged by digital technology and the invasion of digital illustration? With digitalization and the shift in cultural practices towards screens, the perception of illustration takes on a multidisciplinary field. We observe the specificity of “new screens”, and the diversity of distribution channels (Internet, mobiles, cinema, video games), which sever ties with the reading of classic illustrations. This reading invites us to put perspectives of reflections vis-à-vis the digitization of illustrations, to broaden their mode of distribution and their creations. Like many deeper approaches to representation, illustration in comics encourages us to pose a digital terminology and to revisit its semantic production in a contemporary sense.

Introduction:

Face aux formes d’arts émergeants, les illustrations épousent le numérique face aux techniques traditionnelles de la représentation. Ces nouvelles formes d’illustrations dans les supports graphiques et plus particulièrement dans la bande dessinée  sont appliquées à l’aide des logiciels conçus pour les arts numériques (Adobe Illustrator, Adobe Indesign, Adobe Photoshop, Adobe After effects…). Ces logiciels offrent une lecture supplémentaire au modèle traditionnel de la représentation classique.

Avec la crise sanitaire, la bande dessinée s’est retirée à cause des conséquences de cette pandémie sur la vie artistique et sur la production culturelle. Mais, ceci n’empêche pas le secteur de la création des illustrations dans la bande dessinée de montrer  un accroissement marqué. Ainsi,  la bande dessinée développe sa pratique en  tant qu’une forme d’art illustrative. Dans ce contexte, le marché de la bande dessinée dévoile une rénovation et une croissance dans les dernières années. En effet, la BD représente le sixième secteur de l’édition avec 307,3 millions d’euros de chiffre d’affaires, en augmentation de 11,6 % en 2019, selon le SNE[1] (syndicat national d’édition). L’importance de ce support d’édition et de divertissement culturel ne cesse pas d’impliquer l’intérêt du public pour ce média. La révolution numérique a bouleversé énormément la création de la BD et l’illustration a suivi cette nouvelle vague digitale. À la croisée du monde numérique où se converge l’illustration avec l’innovation, on voit  de nouvelles formes d’illustrations dans la BD qui s’associent avec l’industrie numérique, depuis le début des années 2000. Une Transmutation pratiquement vitale, que la bande dessinée est menée à choisir un support véritablement inédit. Vu l’invasion du numérique dans les arts graphiques, l’illustration dans la BD se penche sur  un aspect polymorphe : on parle de la bande dessinée polymorphe au niveau textuel et visuel. Alors on peut poser cette question : en quoi l’illustration dans la BD numérique diffère t-elle de sa représentation dans la BD traditionnelle?

Dans cet article, nous étudions les caractéristiques, le langage et la sémiologie de la nouvelle représentation des illustrations dans la BD numérique. Aussi, nous faisons une étude comparative des mutations que la BD a survécue face à la numérisation des illustrations.  De ce fait, nous dévisageons les différents aspects techniques de l’illustration dans la BD numérique afin de saisir les enjeux narratifs et esthétiques de ces nouvelles figurations. Le principal « handicap » de l’illustration traditionnelle dans la bande dessinée reste coincé dans le langage textuel et visuel qui demande plus de valorisation numérique. En outre, l’illustration dans la BD semble délaissée par les lecteurs qui s’enfuient aujourd’hui vers le monde numérique pour voir des illustrations numériques qui attirent plus les lecteurs.

Ainsi, on discerne les questions qui posent la problématique de notre étude :

  • Peut-on trouver d’autres formes de représentations numériques adaptées aux changements médiatiques dans l’illustration dans la BD?
  • Peut-on considérer l’illustration dans la bande dessinée comme un art délogée par la technologie numérique ?
  • Peut-on parler de l’invasion de l’illustration numérique comme un nouveau support ?
  • L’adaptation des illustrations dans la BD face aux mutations du numérique
    • L’illustration numérique dans la bande dessinée

L’histoire de  l’évolution de la BD n’est pas fondée sur les codes textuels, mais aussi, elle s’incorpore dans une progression séquentielle aux nivaux des représentations graphiques. Ces dernières sont de type des illustrations et des dessins qui offrent un aspect polymorphe à la BD. Les éditeurs tentent toujours de diversifier la représentation des illustrations : nous parlons aujourd’hui de la BD dessinée numérique. Ce nouveau genre prend sa place concurrentielle face à la BD traditionnelle et saisit l’appellation  d’e-book «  electronic book[2] » en anglais. Ce nouveau format propose aux amateurs de la BD des plateformes de téléchargement en ligne ou des e-librairies. La lecture numérique de la BD occupe une place croissante pour tous les supports d’édition, garantissant une créativité, une mise en page adéquate et une façon fluide pour la lecture. Aussi, elle offre un enrichissement interactif et immersif à la visualisation des illustrations dans la BD. L’illustration dans la BD numérique concerne la diffusion d’un contenu attractif et plus lisible sur divers supports électroniques : Smartphones et tablettes. Avec ces supports, la représentation de ces illustrations est accessible selon un temps de lecture plus rapide ou prolongé. Le lecteur devient consommateur d’un contenu qu’il possède une charge d’animer les illustrations. Donc, la numérisation de la BD donne une source d’une bibliothèque numérique dans un sens contemporain plus développé.

Revisiter la manière de diffuser les illustrations dans la BD dessinée traditionnelle marque une véritable polémique chez les éditeurs. La question du support est importante et se ressent inévitable même avec la BD et les supports en papier. Alors, L’écran renouvelle les possibilités de représentation des illustrations dans la BD et il joue un rôle similaire dans l’esthétique des vignettes.  On saisit, ainsi, un espace narratif infini et malléable montrant un champ sémantique plus profond. Les vignettes de la BD numérique créent une nouvelle dimension poétique de la présentation des illustrations. Nous distinguons deux formes de la bande dessinée numérique :

  • la bande dessinée numérique adaptée: créée sur papier de manière traditionnelle, elle est transportée sur un format numérique et disponible sur les canaux matériels courants. Elle est partagée par des e-librairies. Ces BD subissent aussi la transition numérique aussi bien leurs promotions mais aussi leurs commercialisations.
  • la bande dessinée numérique native(on l’appelle aussi Webcomics) : engendrée avec des outils numériques en vue d’être diffusée sur des plateformes dont la lecture nécessite obligatoirement un support multimédia (tablette, Smartphone…)

Tandis que, certaines studios ou agences de conception graphique conçoivent des BD uniques grâce aux technologies numériques. On note le cas du studio Makma, à Bordeaux qui est lancé en 2011 par Stephan Boschat et Edmond Tourriol. Ce studio est spécialisé dans la création de l’image et de la BD et il rassemble des artistes internationaux (scénaristes, illustrateurs, traducteurs, coloristes…) qui participent à tous les niveaux de la création des Webtoons. Edmond Tourriol, un co-fondateur du studio Makma, indique que :   «  les webtoons représentent l’avenir de ce qu’on appelle l’art séquentiel, c’est-à-dire la narration graphique, et ce qu’on perd en matière de potentiel de mise en page, on le gagne en matière d’immersion lorsqu’on est embarqué dans un scrolling vertical sans fin pour dévorer un épisode, voire davantage[3] » .

L’activité graphique de la conception des illustrations de la BD au sein de ce studio, prend plusieurs formats (comics, webtoon coréen, manga). De ce fait, la communication numérique est à la base de toutes les conceptions des illustrations. De plus «  izneo » la plateforme dédiée à la BD numérique continue d’innover les formes de la diffusion des BD et elle  a été développée par le studio français Smart Tale. Après la lecture sur Nintendo Switch, la BD en VR entre en scène. Elle annonce la procession d’une animation en réalité virtuelle pour les amateurs de BD et de manga. Immergé dans un décor à 360°, le lecteur tourne virtuellement les illustrations de la BD. De plus, il a un accès immense à tout le contenu de la bibliothèque « izneo ». Ainsi, le lecteur va s’immerger dans un environnement des illustrations et il sera capable de contempler les vignettes.  Aussi, il peut avoir la possibilité de choisir la musique accompagnante, le décor et la taille d’affichage des illustrations dans les vignettes «  Partout et à tout moment, lire les bandes dessinées en numérique devient un plaisir avec izneoSur votre écran en simple page, double page, ou case par case – grâce au mode de lecture eazycomics – lisez sur votre Smartphone, votre tablette, votre ordinateur, votre TV ou votre Nintendo Switch ; vos albums sont synchronisés dans votre bibliothèque. Même sans wifi vous continuez d’accéder aux albums que vous téléchargez dans votre bibliothèque. [4] ».

(Fig. 1). La plateforme izneo.

Michel Lecinas, l’un des principaux diffuseurs de bande dessinée numérique et fondateur d’Aquafadas. Cette agence a frappé une grande percussion l’été dernier en créant la première BD purement numérique, qui s’appelle  « Bludzee » et qui raconte les aventures d’un petit chat aux yeux bleus. Cette BD peut se feuilleter en installant l’application éponyme sur l’iPhone ou smart phone.  En plus, l’application « Ave ! Comics21 » engendrée par Aquafadas en 2009, permet d’adapter la vision des illustrations en mode papier aux écrans de Smartphones et tablettes. Il en procède une lecture animée « au-dessus » des vignettes fournissant un parcours automatisé, avec  des effets de zooms et des rythmes variés. Ces illustrations numérisées échangent page-écran fixe et page-écran déroulante. Cette alternance montre les différentes utilisations de l’écran dans la lecture et l’articulation des illustrations avec les configurations multimédia, tout en ajoutant la mise en scène animée par les sons au sein des vignettes. Cette fluctuation démontre l’interactivité du lecteur avec le récit numérique de la BD. Un univers assez créatif et original qui déploie des repères cartographiques dessinant l’avenir des illustrations numérisées.

(Fig. 2).  Une planche de la BD « Bludzee »

1.2- le rôle du numérique dans la valorisation des illustrations dans la bande dessinée 

Le numérique innove la manière de la représentation des illustrations dans le 9 ème art. Ainsi, l’éditeur de Warum affirme dans un discours « Aujourd’hui, toute une génération apprend à lire sur des écrans. Pour elle, il sera naturel de lire des BD numériques[5] ». Dépasser la méthode classique de la figuration des illustrations dans la BD, les éditeurs choisissent de tester le support numérique du nouvel album nommé le support numérique pour les premières planches d’un nouvel album intitulé « Au Rallye ». Avec la version numérique du catalogue de Warum sur le site digibidi.com, l’achat de la BD numérique sera moins cher que la version papier.  Alors, on observe des BD numériques qu’on peut télécharger sur ordinateur ou sur un Smartphone. Les éditeurs de la BD confirment que le numérique sera un nouvel élan pour l’entrée de cet art au monde du cinéma. De ce fait, la cinématique devient un domaine novateur de la BD numérique de nos jours. Cette nouvelle tendance permet la lecture énergique avec des modes de représentation audiovisuels dans l’illustration des vignettes comme : le zooming, les fondus, les travellings sur les cases et même on trouve des illustrations sonores et animées accompagnées par des effets …
la question qui nous interpelle : peut-on parler de la mort des Bd en mode papier face à la numérisation des illustrations ?

(Fig. 3).  Au Rallye : une planche de la BD en version numérique

La BD numérique enracine sa place face au modèle classique. Malgré que les tentatives de faire proposer les deux modèles : un modèle de la BD numérique et un autre en mode papier. Au japon, ou le marché de la BD est connu depuis un certain temps, le numérique n’a pas effacé le modèle papier des BD. On voit une vision relative qui consiste à promouvoir la BD sur le Web pour acheter la version en mode papier. La question du support donne une nouvelle piste de recherche chez les éditeurs. En effet, la BD est née sur support papier, alors, il faut souligner l’importance de l’évolution de ses représentations tout dépend des désinences sur lesquelles on pourrait inventer. Le numérique possède une aptitude expansive pour stimuler les outils inventés afin de façonner la représentation des illustrations sous plusieurs formes. Il vient pour questionner le support, de reproduire et de diffuser autrement les illustrations dans la BD. Donc, les illustrations de la BD ne dépendent pas du support lui même, mais elles se transforment avec l’évolution technologique. Ainsi, elles se reposent sur une capacité à manager l’ensemble des paradoxes engendrés par le numérique pour les sauvegarder. Ici, on pose la question de la conservation de la BD dans un archive bien structuré. Là, on peut dégager le rôle important de la numérisation dans la sauvegarde des BD. À l’heure actuelle, on discerne  les grands éditeurs qui ont pris  la décision de se tourner vers le monde du  numérique. En outre, la numérisation des illustrations de la BD demande un investissement humain, de temps et d’argent. Ce nouveau modèle est plus lucratif pour les éditeurs. De même, la dématérialisation des illustrations dans la BD classique propose une flexibilité inédite dans la constitution d’une bibliothèque numérique. Néanmoins, la vision des illustrations dans la bande dessinée numérique reste également un marché de niche en France en comparant ceux aux USA ou en Asie.

  • Les nouvelles configurations de l’illustration dans la BD : techniques et outils

On parle de créations graphiques qui démontrent la vision des illustrations dans la BD bien réfléchie pour être disponible sur des supports numériques. Ces illustrations seront diffusées par Internet (via des navigateurs, des plateformes ou des sites courants) et elles renferment  les techniques de conception employant des supports informatiques. Les designers utilisent ces outils pour exécuter leur propre conception assistée par ordinateur. Ces illustrations exposent de nouveaux territoires dans la BD numérique. Malgré les difficultés de dessiner des illustrations avec des logiciels informatiques, les techniques s’améliorent dans les années 80 et l’utilisation des outils informatiques permet de représenter plus les détails. De la colorisation au lettrage,  les illustrations numériques évoquent plus d’esthétisme avec la possibilité de faire les retouches au pixel à travers les logiciels de conception graphique tels que : Photoshop, illustrator ou encore Indesign.  Ces logiciels ont trouvé des solutions claires face aux problématiques de l’illustration via ordinateur. De nombreux illustrateurs de la BD, utilisent des tablettes graphiques pour accomplir l’étape de la conception graphique. Ainsi, ils conseillent l’emploi de ces tablettes surtout de la marque Wacom (spécialement la gamme Cintiq) ou les tablettes à surface interactives de Gaomon. Ces logiciels sont marqués dans les applications des professionnels de la bande dessinée. Ils permettent un gain de temps et dégagent un champ plus large d’une nouvelle éventualité graphique. Ces techniques et ces logiciels offrent une multitude des représentations visuelles d’illustrations pour la BD numérique. On voit : les Bd multimédia et les BD interactives «  Si les relations entre le 9ème art et le numérique se nouent de manière multiple, cet article propose une typologie des récits consultables sur écran numérique (smartphone, tablette ou ordinateur). Pour ce faire, nous observerons les différentes configurations techniques des webcomics afin d’appréhender les enjeux narratifs et esthétiques de ces nouvelles formes de bande dessinée.[6] ».

2.1 -Les techniques utilisées dans la figuration des illustrations de la BD numérique 

a- Les BD multimédia

Avec le support numérique, les éditeurs de bande dessinée assemblent les illustrations dans les vignettes avec des bulles comportant le texte. Cette union est faite grâce aux alternatives sonores et animées de l’ordinateur. On observe un champ étendu d’expérimentation, dont les métissages modifient fortement selon la vision artistique des designers dans la BD. On distingue Trois grandes animations « multimédia » qui peuvent être adoptées selon une variation produisant une infinité de combinaisons :

  • l’emploi d’animations : pour les personnages et les objets avec des mouvements variables
  • l’emploi de sons : musiques, bruitages, voix d’acteurs énonçant les dialogues et la voix-off du narrateur…
  • l’emploi de différents modèles d’image : photo, vidéo…

On peut noter que les concepteurs peuvent employer des animations et des effets sonores selon des choix diversifiés offrant la liberté au lecteur de visualiser les illustrations selon trois niveaux :

  • le lecteur est libre de circuler dans les vignettes de la BD et de déclencher les animations ou les sons selon son propre choix
  • le lecteur doit déclencher les éléments multimédia pour poursuivre son progrès dans la visualisation des vignettes de la BD
  • le lecteur observe le déroulement automatique des animations qui se suivent sans son collaboration

De nombreuses BD numériques mélangent les éléments qui déclenchent le déroulement des vignettes selon le choix du lecteur. Au début, le lecteur reste proche de la consultation papier. Puis, il glisse les vignettes contenant les illustrations.  Par exemple dans la BD « Anne Frank au pays du manga », on peut analyser ce cheminement de visualisation des illustrations d’une manière purement numérique :

  • de nombreuses vignettes avec les illustrations et les bulles apparaissent de façon animée. Elles disparaissent ensuite de droite à gauche. Le lecteur peut régler la vitesse d’affichage des vignettes.
  • Au début, les affichages successifs accompagnent le fil narratif du récit et l’ordre de lecture des illustrations.
  • des mouvements légers sont dessinés en boucle par certains personnages.
  • un affichage en boucle de personnages, donne l’illusion de leur mouvement
  • chaque illustration dans une vignette renferme une ambiance sonore, dont l’évolution est sollicitée au lecteur
  • des échos sonores sont actifs dans les vignettes accompagnant les illustrations
  • des vidéos et des interviews sont accessibles au lecteur

Les bandes dessinées multimédia déploient ainsi la représentation d’un nouveau média en jaillissement. Les concepteurs conçoivent leur propre écriture, en parcourant les options narratives et esthétiques du monde numérique en coopération avec le progrès technique. Pour dégager ce nouveau média public, les éléments animés et sonores doivent être accordés au récit, pour qu’ils ne soient pas inutiles pour le lecteur.

(Fig. 4).  La BD « Anne Frank au pays du manga » et « L’oreille coupée »

b- Les BD interactives

Les bandes dessinées numériques accommodent de l’interactivité sous deux formes visibles : la jouabilité et l’hypertextualité. La première forme permet au lecteur de diriger les éléments existants dans les illustrations, comme dans Anne Frank au pays du manga, où des informations additionnels au récit sont activables par le lecteur, selon son intérêt. Cette jouabilité n’oblige pas l’avancement du lecteur dans la BD. En outre, dans la BD « L’oreille coupée », le lecteur-interacteur doit appuyer sur les zones interactives qui marquent le récit, afin de terminer sa lecture. Les bandes dessinées d’Anthony Rageul : Prise de tête et Romuald et le tortionnaire,  montrent dans leurs illustrations une dimension intelligible. Cependant, le lecteur déplace sa souris à la surface des illustrations où il apparaît un second récit caché sous le premier. De ce fait, la jouabilité devient un procédé narratif permettant au lecteur d’avoir l’accès au récit filtré dans l’écran. Par contre, Edouard Lussan dans la BD Opération Teddy Bear, a choisi de réunir la jouabilité et l’hypertextualité. Le lecteur avance dans le récit en cliquant sur des éléments interactifs. Ces derniers montrent une base d’informations hypertextuelle sur la Seconde Guerre mondiale. Le lecteur navigue par un simple clic pour découvrir cet événement historique. Cette forme narrative permet de concilier la structure linéaire du récit avec l’espace hypertextuel grâce aux éléments jouables reliant ces deux espaces divergents. Alors, le chemin hypertextuel du lecteur amplifie le récit narratif dans la BD numérique.

On distingue un autre genre de configuration de l’hypertextualité du récit à travers l’exemple de Scott McCloud dans la BD « The Carl Comics ». Cet exemple présente un scénario ramifié dont les illustrations montrent une vignette initiale et finale identiques. L’hypertextualité arborescente choisie dans cette BD arrange ainsi plusieurs parcours au lecteur. La structure du récit devient donc multilinéaire. Elle offre aussi des configurations narratives avec la jouabilité incluse dans les vignettes de la BD numérique. Dans « Metal Gear Solid », le lecteur peut se changer à un joueur dans certaines vignettes pour la découverte des indications sur la mission secrète dans l’histoire de cette BD. Donc, l’espace narratif du récit tourne autour l’espace performatif. Alors, l’interactivité dans les BD numériques donne une diversité de configurations narratives pour les illustrations. On distingue dans ce cas, une articulation opérationnelle entre hypertextualité et jouabilité dans l’interactivité des illustrations dans la BD «  L’interactivité offre deux grandes possibilités : l’hypertextualité et les déplacements délinéarisés dans le récit ; la jouabilité et l’exploration des planches et des vignettes dans un mode expérientiel. Chacune de ces deux interactivités peut s’articuler de manière périphérique à la structure du récit, ou au cœur de son architecture.[7] »

Ainsi, on trouve une variabilité technique qui dévoile des BD « hypermédiatiques[8] », renfermant des animations, des effets sonores, de l’interactivité. On classe le lecteur comme étant un spectateur et un jouer au même temps. Pour certains éditeurs, le webcomic apparaît comme un nouveau média en émergence, remettant la place de la bande dessinée papier en question. On parle d’une différence de genre qui se relève aujourd’hui entre la bande dessinée papier et la bande dessinée numérique.

2.2 – Les nouvelles configurations de la BD numérique

Les illustrations qui ont été créées pour le support numérique, n’éliminent pas que les esquisses des vignettes soient exécutées sur papier. Les concepteurs trouvent deux grandes méthodes pour l’utilisation de l’espace à l’écran : comme un tableau où les illustrations se modifient dans un format d’écran fixe, ou encore comme une fenêtre que le lecteur déplace sur une page  illimitée. Dans ce cas, le lecteur explore l’espace des illustrations verticalement ou horizontalement. En effet, l’écran peut être exploité comme un espace fixe ou comme un espace circulant. Le dépassement de la configuration de la BD numérique de son format original a distingué les particularités de cette représentation. Ces nouveaux supports marquent l’évolution de la BD suite à l’avènement du numérique et à la popularisation d’Internet.  Le rôle de nouvelles configurations dans la BD numérique suggère un terrain d’observation médiatique  «  Il y a plusieurs façons d’interpréter l’investissement des professionnels de la bande dessinée sur le Web. On peut le voir d’abord comme une façon de se positionner sur le champ de la création multimédia à un moment où les éditeurs hésitent, tergiversent, et ne parviennent pas à transformer l’essai après les échecs de bandes dessinées interactives payantes.[9] ».

a-   Les BD numériques sur écran fixe

Les bandes dessinées numériques se construisent de « pages-écrans fixes » qui se changent à la surface de l’écran. Ce dernier dispose d’une capacité d’afficher un nombre infini d’informations provisoires. Ceci est contrairement à la figuration des illustrations dans la BD en papier. On voit dans ce cas que ces illustrations se montrent à la surface de la page. En outre, l’écran présente une « temporalité discrète » ou les informations sont toujours en passage. Les concepteurs de BD numériques installent cette nouvelle temporalité en jouant sur la durée d’affichage des illustrations et leur façon de représentation à l’écran. On peut distinguer deux types d’affichages pour les illustrations qui sont : un affichage simple  et un affichage temporalisée. Le premier type montre des illustrations qui s’affichent simultanément à l’écran. Ce genre d’affichage est celui adapté à la BD papier. Par contre, le deuxième type d’affichage dépend de l’utilisation temporalisée des illustrations dont le concepteur exige la durée et l’opération de l’affichage elle même. (Exemple : BD : L’oreille coupée). « Cette temporalité se met en liaison avec l’espace écran de la BD numérique contrôlant l’affluence des illustrations dans les vignettes.  On parle d’une remédiation du lecteur qui interagit avec l’espace écran dans la BD numérique. Etant donné que la BD numérique est un média spatial sur écran, il a crée une configuration spatiale lui donnant une version digitale  à travers une médiagénie adaptée : « Dans ce cas précis, c’est l’essence même du média livre de BD qui se trouve ainsi spectacularisée de façon radicalement médiagénique.[10] ».

b-  Les BD numériques sur écran déroulant

L’espace de l’écran est employé comme une fenêtre où illustrations circulent verticalement ou horizontalement. Dans ce type, les illustrations sont autonomes de s’étirer dans l’espace illimité de l’écran. Le concepteur de la BD invente ainsi son classement d’illustrations.

On peut différencier quatre types de déroulements des illustrations:

  • vertical
  • horizontal
  • vertical et horizontal
  • en profondeur : où chaque illustration est incluse dans la précédente et elle avance depuis le fond de l’écran.

L’espace est flexible et les illustrations s’articulent de deux sortes, selon une distance définie entre elles dans ce genre de BD. On voit alors:

  • une proximité d’illustrations : elles restent mélangées les unes aux autres comme sur un support papier.
  • Un décalage dans les illustrations : elles s’éloignent les unes des autres

On peut voir aussi dans de nombreuses BD numériques, une renonciation du cadre d’illustrations : celles ci dévoilent une longue bande permanente où l’organisation des bulles garantit la lisibilité du récit. Par ce type d’affichage, le lecteur peut avancer ou reculer dans la lecture des illustrations en dotant d’un effort de mémorisation et d’observation des vignettes. Ainsi, le lecteur peut avoir le sentiment de convivialité dans l’espace écran de la BD. Avec les possibilités de l’expérimentation transmédiatique, la BD numérique est capable d’explorer les normes narratives et esthétiques du récit : « Le récit transmédiatique repose sur des environnements riches, aptes à accueillir une grande variété de personnages, et relève de l’art de la création de monde.[11] ». De plus, la version numérique augmente la possibilité de distribution de ces BD vers une audience plus large que la BD en papier. La BD numérique paraît comme un média adéquat pour la production d’un récit narratif tout en adoptant le support orienté vers un sens pragmatique de la médiativité.

Conclusion

La BD numérique, ce n’est pas ce qu’on en voit aujourd’hui. Ainsi, on pose une question centrale : la BD pour écran aura-t-elle un succès comparable à la BD papier ?

Le changement de médium n’est pas inquiétant car la découverte d’un nouveau langage est extrêmement émouvante. Beaucoup d’éditeurs sont satisfaits de cette situation. Ils envisagent plus une ouverture du marché ludique. Depuis des années, l’univers de la bande dessinée recherche son endroit dans les nouveaux espaces de communication. Il  retentit le contenu de ses nombreux bulles sur les écrans des iPad, iPhone et téléphones intelligents. Une transmutation en cours avec une trame de fond pleine des créateurs qui s’inquiètent autour de ce bouleversement rapide.

Avec l’émergence des supports numériques, les éditeurs de BD peuvent joindre les illustrations et les bulles recueillies du papier, aux alternatives d’animation sonore de l’ordinateur. Alors, on distingue un champ très large d’expérimentation et de métissages montrant des fonctions multimédia variées. Alors, l’interactivité pose la question de l’immersion du lecteur dans le récit de la BD, réformée par l’hypertextualité et la jouabilité marquant l’action performative de la BD numérique. Le statut de la BD ne dépend pas du support lui-même, mais il se transforme et évolue. Ainsi, on pose la question de l’évolution des supports avec le développement numérique. Alors, on voit que la BD repose sur son aptitude à diriger  les contradictions engendrées par l’emploi des supports numériques.

Le but est de savoir comment manipuler les éventualités offertes par les supports numériques interactifs dans la remise en forme des illustrations dans la BD. En conséquence, on suscite l’intérêt du lecteur et son expérience perceptive tout en produisant un discours narratif. De ce fait, les illustrations dans la BD numérique deviennent un objet d’expérimentation sémiotique. En ce sens, la culture numérique s’intéresse aux pratiques de la conception graphique créatrice où se développe une appropriation critique et esthétique de la nouvelle technologie.

Références Bibliographiques

Anne Zali, L’aventure des écritures : la page, in Lucile Trunel (dir.), Paris, Bibliothèque nationale de France, 1999.

Annick Jaccard-Beugnet, L’artiste et l’ordinateur, Paris,  L’Harmattan, 2003.

Christine Buci-Glucksmann, L’art à l’époque du virtuel, Paris, L’Harmattan, 2003.

Dominique Monet, Le multimédia : un exposé pour comprendre, un essai pour réfléchir, Paris, Flammarion, 1998.

Luc Dall’Armellina, Des champs du signe : du design hypermédia à une écologie de l’écran, thèse de doctorat en Sciences de l’information et de la communication, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, 2003.

Michael Rush, Les nouveaux médias dans l’art, Paris, Thames & Hudson, 2005.

Pierre Barboza,  Fiction interactive, métarécit et unités intégratives, L’image actée : scénarisations numériques, in Jean-Louis Weissberg, (dir.), parcours du séminaire « L’action sur l’image », Paris, L’Harmattan, 2006.

Philippe Breton, Une histoire de l’informatique, Paris, Points sciences/Seuil, 1990.

Régis Debray, Introduction à la médiologie, Paris, Presses universitaires de France, 2000.

Viviane Alary, Mythe et Bande dessinée, Clermont Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2006, p.504.

Table des figures :

Figure 1 : https://www.viedegeek.fr/article/bulles-numeriques-izneo-une-nouvelle-plateforme-de-bd-numeriques/

Figure 2 : https://charybde2.wordpress.com/tag/bd/

Figure 3 : https://www.actuabd.com/Au-Rallye-Par-Pierre-Place-Warum

Figure 4 : https://gsouto-digitalteacher.blogspot.com/2012/11/le-journal-danne-frank-une-bd-manga.html

http://www.jeux-mais-serieux.fr/2017/07/loreille-coupee-bd-sur-lordinateur.html

[1]  https://www.sne.fr/app/uploads/2020/10/RS20_Synthese_web.pdf

[2]  https://books.openedition.org/editionscnrs/20607?lang=fr

[3]  https://www.makma.com/webtoons/

[4]  https://www.izneo.com/fr/izneo-presentation

[5]  https://www.france24.com/fr/20100130-quand-bande-dessin-e-planche-le-num-rique

[6]  https://books.openedition.org/editionscnrs/20613?lang=fr

[7]  https://books.openedition.org/editionscnrs/19938?lang=fr

[8]  http://neuviemeart.citebd.org/IMG/pdf/bdhypermediatique_nonlineaire.pdf

[9]  http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article394

[10]  Viviane ALARY, Mythe et Bande dessinée, Clermont Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2006, p.504.

[11]  https://www.erudit.org/fr/revues/im/2017-n30-31-im03868/1049954ar/

5/5 - (1 صوت واحد)

المركز الديمقراطى العربى

المركز الديمقراطي العربي مؤسسة مستقلة تعمل فى اطار البحث العلمى والتحليلى فى القضايا الاستراتيجية والسياسية والاقتصادية، ويهدف بشكل اساسى الى دراسة القضايا العربية وانماط التفاعل بين الدول العربية حكومات وشعوبا ومنظمات غير حكومية.

مقالات ذات صلة

اترك تعليقاً

لن يتم نشر عنوان بريدك الإلكتروني. الحقول الإلزامية مشار إليها بـ *

زر الذهاب إلى الأعلى